marcheur


Je vois encore la maison que je voulais construire à l’emplacement du fumier de jardin, sous l’acacia. Elle était petite mais entièrement formée, en maçonnerie, blanche, et elle me plaît encore. Le soleil fait danser l’ombre des feuilles sur le seuil, la porte est entrouverte sur l’intérieur frais, calme comme une cave. Il y aurait eu une petite fenêtre à côté de la porte, je m’y accoudais. Je me réjouissais de me mettre au lit le soir pour me figurer ma maison à mon aise, comme plus tard on se repasse le visage et les paroles d’un amoureux avant de s’endormir.

J’ai déposé quelques pelletées de terre sur le fumier avec la petite brouette en plastique de Jean. Les travaux de terrassement se sont arrêtés là : les parents m’ont demandé si j’étais folle ?

 

De mes projets de maison il ne résultait au mieux que des cabanes. C’était un problème de construire les murs. Je me suis dit que je pourrais creuser au lieu de construire. J’y ai passé mes mercredis et mes samedis après-midi pendant des semaines. J’avais mis un toit en planches à quelques centimètres du sol, maintenu d’un côté par le grillage du jardin et de l’autre par le petit talus où sont plantés les troènes. Couchée dessous je creusais, je creusais. J’espérais arriver assez profond pour me mettre debout un jour. Mais on n’a jamais tenu que couché là-dedans.

J’ai ramassé un sac de mousse au bord du Rhin et j’en ai recouvert le toit de mon abri. La mousse était jolie mais elle grouillait d’insectes et de vers. Elle sentait le moisi et la terre. Dans cette fosse il faisait froid, je voyais de la buée quand je respirais, j’ai arrêté.


Les parents ont dû prendre en pitié un labeur si vain, en tout cas ils ont acheté du bois, dessiné des plans, scié les planches, creusé des trous où ils ont enfoncé des poteaux et une cabane était bâtie, à laquelle il manquait un pan de toit et qui faisait plus songer à une remise pour les outils qu’à une habitation. J'ai appris qu’un rêve est détestable lorsque les autres s’en emparent pour nous aider à le réaliser, le réaliser avec nous, ou même nous aider à le réaliser.

J'ai tout de même essayé d'habiter cette cabane pour ne pas décevoir les parents. Un banc avait été cloué directement aux parois, de même qu’une table. C’était un compartiment, des cabinets.

Surtout, le rêve de la cabane était celui de ne plus habiter chez les parents. Il me fallait un jardin potager, des animaux domestiques, une barrière et encore un ruisseau sur lequel j'aurais navigué! Je me serais contentée d’un étang, parce qu’il y en avait chez nous. J’ai essayé de créer un ruisseau en dirigeant l’eau de notre gouttière. Trop mince. J’ai pensé qu’en creusant le sol sur un mètre seulement au bas du talus, à une centaine de mètres du jardin, j’aurais trouvé la nappe phréatique. Le terrain ne nous appartenait pas. J’ai testé le sol du jardin pour voir si l’eau y serait retenue. Elle était bue sitôt que versée. Au lit je me voyais, l’été, sortir de mon abri dans l’air frais et lumineux du matin, pédaler sur un vrai vélo jusqu’à un étang que je connaissais, avec une canne à pêche, et manger ce poisson.

 

Quelques années auparavant Corinne et moi on avait fait une cabane branlante. Le soir de sa construction j’ai fait le récit de son érection glorieuse; toujours, le verbe faire revenait. Papa a lu le texte, remarqué la répétition, indiqué des synonymes. Ainsi à la place de "faire un chemin" il aurait fallu écrire "tracer un chemin", à la place de "faire le mur", "élever les murs" et... ça m'a coupé toute envie.