Pendant les vacances on est allés dans les Alpes. Je me réjouissais à l’idée de voir les vieux chalets mats, les fontaines en bois, les fleurs en clochettes qui émaillent les alpages.

Ce n’était pas du tout ça. On a d’abord dormi au Pont de la Caille. Le pont surplombe une gorge très profonde d’où montent des relents. Tout était sombre et moussu.

On a fait du bateau sur le lac d'Annecy. L’eau était noire.

On est montés à la Cluzas. Le long de la route il y avait des chalets neufs en bois brun foncé avec des toits de zinc, des touristes et des panneaux publicitaires pour des promoteurs.

 

Au retour on s’est arrêtés dans un restaurant en Suisse. Le repas était quelque chose que j’aimais, des frites et du poulet, mais l’inquiétude ne partait plus. Elle a augmenté pendant tout le reste du voyage.

Quand on est arrivés en vue de la maison on a poussé un cri. La grande barrière blanche était toute enfoncée. Un poteau était cassé et la clôture était couchée sur les lauriers.

On a pleuré. Nos voisins les Schultz ont donné toutes les explications. Deux vieux Anglais qui venaient de manger au restaurant des trois lys, à l’entrée de Saint-Louis La Chaussée, s’étaient endormis au volant de leur Jaguar. Ils ont foncé dans notre clôture qui a été comme une rampe de lancement, et après un vol plané ils se sont fichés sous la tonnelle des Schultz. Notre chienne affolée a traversé plusieurs fois la route en courant dans tous les sens à toute vitesse, les voitures freinaient pour ne pas l’écraser.

Maman a dit : « Mon Dieu, et Jean qui avait l’habitude de jouer entre les lauriers et la clôture ! »

Maman Corinne et moi on a dit qu’on l’avait pressenti pendant tout le voyage.

 

Le quinze août les parents ont fait venir le docteur pour moi. Je croyais que j’avais des problèmes de cœur. Le docteur a prescrit un médicament homéopathique. L’homéopathie c’était tout nouveau pour nous, on était contents du médicament. Il s’appelait nux moscata, un peu comme notre chien Mosca. Le docteur a dit qu’il faudrait quand même qu’on voie des enfants de notre âge.