Comme je m’étais remise de moi-même au piano, les parents ont décidé de m’inscrire à l’école de musique.

J’ai tout de suite aimé l’odeur de l’école de musique. Peut-être l’odeur d’un bâtiment bien sec, chauffé par le soleil, avec du tabac froid et de la cire.

Je mettais mes habits préférés pour aller au cours de piano, et, le lendemain, au cours de solfège, qui me réjouissait moins, qui était comme nouvel an après Noël: les socquettes rouges avec les vraies baskets adidas, comme de football, noires à rayures jaunes. Ces couleurs rappelaient le drapeau allemand et je savais que ça n’allait pas bien ensemble, mais j’aimais quand même. Ça faisait celui qui ne se soucie pas de son apparence et qui met ce qu’il trouve.

 

La leçon de piano était finie et j’attendais au bord de la route, devant l’école de musique, que papa vienne me chercher. Je faisais les cent pas, je traversais la rue, dans un sens puis dans l’autre. J’étais en train de traverser quand un garçon sur un vélo de course au guidon relevé a tourné autour de moi. Il avait une chemise à carreaux sous son pull bleu marine, et comme une face de lune. Il me regardait avec curiosité. Il m’aimait, je l’aimais, et avec lui le cours de piano, la tiédeur de cette fin d’après‑midi de printemps, l’odeur de l’école de musique, les garçons avec une chemise à carreaux que maman repasse encore, les vélos de course, les figures de lunes.

Il était déjà parti.

Le soir, je me suis pressée de me mettre au lit, je voulais être seule pour penser à lui et retrouver son visage dans ma mémoire, le mouvement de la tête qu’il avait fait pour me regarder.

 

Magiquement je savais que c’était Matthieu Brèche. Il allait au lycée.

Un matin je l’ai aperçu depuis le bus, il roulait à vélo vers le lycée. Alors chaque jour, debout au fond du bus, j'ai scruté la route pour le cas où il serait passé encore. Une fois je l’ai vu avec un copain devant la porte de la librairie, ils riaient et se moquaient en lisant l’annonce collée sur la porte par une adolescente qui cherchait un correspondant « qui aime la nature et les animaux ». J’étais tout près. Et une autre fois pendant mon cours de piano je l’ai vu dans la cour de l’école de musique, qui passait sur son vélo. J’ai arrêté de jouer et je me suis levée du piano pour le voir une seconde de plus.

 

On se battait, c’était sur le gazon devant l’école de musique, c’était déjà dans l’ombre de la fin de la journée. J’avais le dessus. Il était fier de moi et me prenait paternellement contre lui en riant.

 

C’était la fin de l'année de cinquième, les garçons ne voulaient plus se battre avec les filles.

Un soir de juin Corinne m’a demandé: « Et toi tu aimes qui ? » Je pense qu’elle avait envie de parler du garçon dont elle était amoureuse. Je lui ai dit qui j’aimais, bien que j’aie eu peur qu’elle se moque de moi. Elle n’a pas critiqué. Alors mon cœur a été plein d’amour. Un slow passait à la radio et je l’ai dansé toute seule avec Mathieu Brèche imaginaire. Elle m’a dit que elle, elle aimait « Destache », un garçon de sa classe. Elle était sortie avec lui pendant leur sortie de classe. Elle parlait souvent de cette sortie de classe qui était tellement bien. Au retour elle avait écrit ses souvenirs dans un petit carnet rouge sur lequel elle avait dessiné un cœur. Quand elle se déshabillait je l’admirais parce qu’elle avait de la poitrine. Elle allait tout le temps à des boums avec des élèves de sa classe dont elle me parlait souvent et que j'appréciais tous sans les avoir jamais fréquentés.

***

 

C’est arrivé un mercredi après‑midi. J’étais dans la chambre à la maison, est‑ce que Corinne était là ? les parents étaient partis. La maison était vide, la route était presque déserte, on entendait longtemps une voiture s’éloigner avant d’entendre la suivante s’approcher. L’ombre d’une branche se balançait dans les rideaux, à la fenêtre de la chambre, un peu de poussière s’ennuyait dans un rayon de soleil immobile, et j’étais assise immobile.

« Agathe! »

Qui m’appelait du dehors ? Mon cœur s’est gelé.

Je suis allée voir à la fenêtre. C’étaient plein d’élèves de ma classe devant le portail qui criaient mon nom. Ça m’a fait un choc, je me suis jetée sous le bureau, le cœur battant. Est‑ce qu’ils avaient eu le temps de me voir quand j’avais soulevé le rideau? Je tremblais à en secouer la tête.

Longtemps après j’ai osé m’approcher de la fenêtre pour voir s’ils étaient partis. Il n’y avait plus personne.

Maintenant qu’ils n’étaient plus là je me demandais pourquoi je m’étais cachée, je me le reprochais. Qu’est-ce qui m’empêchait d’aller leur demander ce qu’ils voulaient ? Je m’étais sûrement ridiculisée. Qu’est-ce qu’ils allaient dire le lendemain, en classe ?

Personne n’a rien dit. Je n’ai jamais rien compris.