Pour les vacances les parents avaient décidé d’aller en Autriche, j’avais honte d’y aller. Les jeunes de mon âge allaient où il fallait, et moi on me tirait en arrière vers un rêve de grands-parents. Est-ce que les autres élèves savaient que je savais que mes habits n’étaient pas à la mode ?

J’allais être dans un paysage de chocolat suisse, un décor sans profondeur. Un paysage suisse est comme plat, rien ne cache rien, il n’y a pas de replis. On voit tout de suite qu’on a quitté l’Alsace pour la Suisse, on le voit à la couleur de la route, d’un gris uniquement gris, ni foncé ni clair. Chez nous il y a des petits points blancs dans le macadam vieilli, des fissures, des nuances. Là‑bas pas. On le voit à l’herbe du bord des routes. Ce n’est pas de l’herbe, c’est du gazon. Ce n’est même pas du gazon, c’est du vert. Pas une fleur, pas une touffe. Les arbres sans feuilles mortes sont régulièrement répartis sur l’herbe. On dirait qu’on a tout ôté pour remettre les choses après, selon un plan; que constatant la simplicité rudimentaire de ce que l’homme a conçu, on a cherché à imiter les fantaisies de la nature sans jamais y parvenir. Les arbres ont beau en poussant perdre la régularité de leur forme, on voit toujours qu’ils sont plantés en quinconce. Comme les berges des rivières qu’on arase pour y aménager une promenade, comme tous ces efforts d'aménagement qu’on fait pour faire oublier la ligne droite, mais on voit toujours la ligne droite. Comme les arbres dans des bacs à fleurs sur un parking souterrain. Pour brouiller la ligne droite, mettre quelque chose de vaporeux, de souple, de vivant sur leurs maisons ripolinées, les Autrichiens mettent des géraniums à leurs balcons. Mais ces fleurs n’ont aucun pouvoir de naturel, pas plus que si elles étaient en plastique.

On a dormi dans des zimmer frei. Près d’Innsbrück, la nuit, la montagne noire ne se distinguait plus du ciel noir. Parfois dans la plaine, en Alsace, une montagne de nuages violets assombrit la moitié du ciel. Ou des nuages voilent une montagne qui aurait surgi là, et modifié complètement le paysage ? De quelle taille serait cette montagne ? Sans repères on ne peut pas savoir, on évalue, peut-être 2000 mètres, pourquoi pas plus, sans doute beaucoup plus, ce serait une énorme montagne, inhumainement grande, haute de 10 000 mètres !

En quittant Innsbrück, on a cherché le pont de l’Europe, le plus grand pont d’Europe qui franchit toute une vallée. On s’extasiait sur les dimensions d’un pont - oui, vraiment grand, effectivement, toute une vallée, quand des touristes nous ont dit que ce n’était pas le pont de l’Europe. Le vrai pont de l’Europe qui était quelques kilomètres plus loin était au moins cinq fois plus grand que l’autre. C’est comme quand vous êtes au pied de la cathédrale de Strasbourg, si droite, si grande, qu’on ne peut pas imaginer qu’elle a été sécrétée par les maisonnettes biscornues qui l’entourent. On regarde sa base pour voir comment elle s’articule au pavé de la place. On dirait un gigantesque corps étranger qui se serait posé là, qui serait descendu lentement du ciel comme une fusée avec ses rétrofusées, en écrasant la ville minuscule.

A Salzbourg pendant qu’on visitait la forteresse, un garçon parmi les visiteurs cherchait tout le temps à croiser mon regard, je lui en ai voulu, il s’est même permis de me sourire et il n’était pas beau, il avait de grosses lèvres et déjà de grosses cuisses, il n’était plus un enfant. Le short que je portais ne m’allait pas bien, il me faisait des cuisses de fille. Je me suis dissimulée parmi les autres visiteurs pour échapper à ce regard.

Le dernier soir des vacances on n’a pas trouvé deux chambres dans la même maison. Il ne restait qu’une chambre à deux lits dans une vieille maison au centre du village où on s’était arrêtés et une chambre à trois lits dans un lotissement. Les parents avaient accepté que Corinne et moi on occupe la chambre à deux lits. On a mangé dans un restaurant qui devait être un ancien moulin, parce qu’un torrent très comprimé, très rapide, passait le long du mur. Le bruit continu du courant nous a gênés au début, mais au milieu du repas on s’est rendu compte qu’on ne s’en rendait plus compte. Le menu canalisait d’ailleurs toute notre attention : avec notre wienerschnitzel était servie une tranche d’ananas, c’était la première fois de notre vie qu’on mangeait du sucré avec du salé. Le soir tombait. Plus rien n’arrivait vraiment à me divertir d’une pensée qui était comme le contraire du torrent, puisque d’abord je ne m’en étais pas rendu compte et que maintenant elle couvrait le bruit des conversations : Si mon cœur lâchait cette nuit, qui pourrait me secourir ? Je revoyais le moment de l’après-midi où je m’étais réjouie à la perspective de rester seule avec Corinne et je ne comprenais plus.

Corinne a dû aller dans la vilaine maison moderne avec maman et Jean, papa est venu dormir avec moi. J’avais le meilleur pour moi. Dans notre chambre les boiseries étaient sombres, les murs peints en blanc, les draps, blancs, brodés.

Le lendemain, sur le chemin du retour, le soleil rasant qui brillait à travers les sapins noirs, la forêt pleine d’ombre qui enserrait la route, tout nous menaçait d’un désastre. Je craignais un accident, je pressentais le malheur.

***

C’est maintenant que ça se gâte.

Au retour des vacances, pour la première fois, Corinne est allée travailler. C’était un travail de vacances, chez Brendlé. J’allais parfois chercher Corinne à midi, je la raccompagnais toujours à deux heures. J’attendais au bord de la route, je la voyais enfin arriver sur son mini vélo bleu, elle pédalait toujours à toute vitesse, elle pédale toujours à toute vitesse, avec le pied droit un peu en dehors, pédalant du talon. Chez Brendlé Corinne triait des rivets, on dit des niata en alsacien, ce qui veut aussi dire des nullités. Elle travaillait d’ailleurs avec des niata : des handicapés, et madame Vernier, petite tête, grand corps, qui disait snini pour le goûter de neuf heures parce qu’elle n’était pas alsacienne. Heureusement il y avait aussi un garçon qui avait 19 ans, avec qui Corinne s’amusait bien. Elle nous racontait toutes ces choses à table au repas de midi.

Un jour vers une heure et demie un garçon s’est posté à la clôture. Assis sur son vélo il se tenait au poteau et regardait vers la maison.

Papa est allé lui demander qui il était. C’était ce garcon de qui Corinne avait parlé, il attendait Corinne. Papa lui a dit de partir.

Les parents ont demandé à Corinne c’est quoi ça ? Corinne est partie au travail.

J’étais assise à l’arrière dans la voiture, les parents se parlaient.

- 19 ans.

- Rends-toi compte.

- Elle n’a que quinze ans. On ne peut quand même pas les marier.

- Un ouvrier.

Quand Corinne m’avait parlé en bien de ce garcon, moi aussi j’avais trouvé qu'il était bien, alors qu’il était tout à coup si évident qu’il était nul, et qu’on devenait nulle soi-même en aimant quelqu’un qui était si nul.

Quelle indignité. C’était la tache qu’on ne peut plus laver. Les parents devaient ressentir l’angoisse de celui qui a fait une chose très grave, très honteuse, comme d’avoir écrasé l’enfant de quelqu’un d’autre par une coupable imprudence.  Ils ne méritaient pas ça, c’étaient leurs filles qui faisaient qu’on les montrait du doigt, eux si droits. Celui-là, il était venu attendre Corinne comme un gars de village qui fait le siège devant la porte. 

Le soir Corinne interrogée a dit que ce n’était pas vrai, ce n’était pas son fiancé.

On ne l’a plus revu.