clocher

Esprit de clocher es-tu 1à?

Ce titre d'un souvenir de papa explique deux rêves que j'ai faits: Dans l'un, j'ai peur de rater le train. Le quai, c'est la tombe des parents de papa à Waltenheim et la gare, c'est l'église. L'heure de départ, 10 heures 10. Dans l'autre, l'ombre d'un rocher se projette sur un clocher. J'ai une clé pour ouvrir la salle en haut du clocher mais il en faut deux. La deuxième me manque.

Voici ce que raconte papa:

 

Aujourd'hui, c’est à dire en 1994, l’esprit de clocher n’est plus ce qu’il a été autrefois. Pour moi, me rendre autrefois de Waltenheim à Sierentz ou à Geispitzen ne se faisait jamais sans une grande appréhension. Les agressions verbales ou physiques étaient courantes. Mais à vrai dire, vues avec quelque recul, nos craintes étaient exagérées...

Chaque village avait son surnom ou sobriquet comme on dit. Les habitants de Uffheim par exemple étaient les Schnaugga les moustiques. Ceux de Waltenheim étaient les Hardäpfel: pommes de terre. De m’entendre ainsi interpellé représentait pour moi une insulte extrême: aujourd'hui les groupes musicaux ou théâtraux de ces communes arborent fièrement leur sobriquet comme dénomination!

Un jour, un jeune de Sierentz, a Täusiger (un billet de mille francs car les habitants de ce village se croyaient nettement supérieurs aux autres) m’obligea à descendre de mon vélo, proféra envers moi de terribles menaces et conclut: « Chumm némmi du dubliga Hardäpfel... » (n’y reviens plus con de patate). J’étais bien trop petit pour me défendre, j’avais peut-être dix ans. Quand je passais devant Uffheim j’accélérais comme un fou. Et sur ma bicyclette déglinguée j’étais en permanence en excès de vitesse dans Sierentz ou à Geispitzen...

 

Il arriva qu’un certain dimanche après-midi, après les Vêpres, des jeunes de Geispitzen, des « hannetons », vinrent se promener dans le bas de notre village. Chacun de nos agresseurs arborait une branche arrachée aux aulnes qui poussaient le long du ruisseau. Quelques-uns promenaient même des Bohnastacka (des perches pour haricots à rames). Comme entrée en matière on échangeait normalement des « d'Hardäpfel sin fül » (pommes de terre pourries) et nous ripostions par « Maïachafer gang heim » (hanneton va chez ta mère...). D’habitude nos guerres s’arrêtaient aux manoeuvres d’intimidation. Ce jour-là, Dieu sait quelle mouche les avait piqués, les Hannetons, sur un ordre bref, nous chargèrent selon toutes les règles de l’art.

Leurs branches se transformèrent en armes et ils essayèrent de nous balayer... Et de leurs longues perches, de véritables hallebardes, ils nous piquaient ou nous harponnaient. Oh honte! Oh désespoir! Quelqu’un eut l’idée de commander un repli stratégique. « Alli im Schwobséma sini Hétta » tous dans la vieille maison de Schwobséma... Tout en nous enfuyant nous ramassâmes des cailloux, ce qui était encore possible à une époque où nos rues ne connaissaient ni macadam ni trottoirs. Nos adversaires nous talonnaient de près à travers le village avec des cris de guerre... « An si... An si... » (Attaquez-les, attaquez-les...) Nous nous retranchâmes dans la masure, au premier étage. De là-haut nous bombardions les assiégeants de nos réserves de cailloux... Le moment dangereux c’était quand il fallait se pointer à la fenêtre pour lâcher nos rafales... J’ai toujours aimé lancer des cailloux et pour une fois je me sentais autorisé à le faire. N’étions-nous pas en grand danger? N’avions-nous pas notre honneur à laver ? « Numma druf, uf die Saü Maïachafer » criaient nos chefs. Ce qui peut s’entendre par « Cognez tant que vous pouvez sur ces cochons de « Hannetons ». Je n’allais pas me priver de cette aubaine. Vaillamment je me découvrais, je visais et je tirais... et encore… Un certain moment je restai le bras armé en l'air! Un caillou rudement lancé venait de me ricocher en plein sur le front... De mon mouchoir je cachai ma honte... Il n’y eut pas grande émotion pour mon sang versé sur le champ d’honneur... Mais comme j’étais déjà largement plus jeune que le reste de la troupe, j’avais onze ans, la fierté de pouvoir dire « J’y étais » me consolait de l’ingratitude de mes compagnons d’armes... La bataille cessa faute de munitions... ou bien tout simplement le jeu n’amusait-il plus...

Quelques jours après je devais faire les commissions à Sierentz. Malgré la crainte d’une mauvaise rencontre j’étais heureux de le faire car c’était le seul moment où j’avais le droit d'utiliser impunément le vélo: le Ratterlé pour être précis, c'est-à-dire le plus minable de nos trois vélos. La selle était toujours réglée pour les grands frères, ce qui m’obligeait soit à poser mes fesses sur la barre, soit à pédaler en glissant mes jambes par-dessous la barre: l’une comme l'autre de ces positions était peu confortable. Ce genre de situation était chose courante. Les fesses frottant vigoureusement sur la barre, je partais wia na Chuggala zum Rohr üss c’est à dire comme un boulet de canon. J’étais déjà entre le Chritzlé un dr Méhli (entre le carrefour calvaire et le moulin) quand soudainement le bas de mon pantalon fut happé par la chaîne. Je pensais que ma force physique, en laquelle j’avais une confiance à toute épreuve, me tirerait de cette passe difficile... et je pédalai encore... Arriva le moment où j'étais tellement serré que plus rien ne tournait et le mouvement du vélo se mourait tout doucement en plein milieu de la route. Je tombai lourdement sous le vélo. Malgré tous mes efforts je restai étalé sur la chaussée: immobile et seul. Et désespéré, et je crois même honteux, comme l’albatros sur le pont du navire...

J’appelai le Bon Dieu à mon secours ! Ce fut un ''Hanneton'' qui vint! Crouchy! A dire vrai: plutôt un bon Samaritain, dr Karnschorschlé vo Geispétza, le jeune Kern Georges. Il était d’une gentillesse extrême. Il se donna énormément de mal pour me « dérouler », poussant le vélo tout en me portant sous son bras. Mon pantalon déchiré jusqu’au genou flottait comme un drapeau en berne autour de ma jambe enduite de cambouis. Je dus rebrousser chemin à pied. Même si ma situation momentanément était lamentable, de ce jour-là j’eus de la sympathie pour les gens de Geispitzen... pour tous et pour mon Karnschorschlé en particulier. Aujourd'hui mes neveux Martin de Waltenheim frayent plus à Uffheim et à Geispitzen que dans 1eur propre village et Eric a même épousé une Taüsiger! Une très gentille Taüsiger! la belle Claire, née Fuchs!

Ces inimitiés entre villages devaient remonter à des temps immémoriaux. Et c’est véritablement vrai que de séduire une fille du patelin voisin était une pure provocation. Geispitzen devait tenir le pompon en la circonstance.

Déjà mon oncle Léon à la fin du dix-neuvième siècle a défrayé la chronique à ce sujet. Avec ses copains il s’est rendu à la « ki1be » de Geispitzen... Il a osé inviter une fille du village à danser le Drei allei c’est-à-dire qu’il a payé les musiciens pour un titre choisi par lui et que pour trois danses, le couple seul avait le droit d'évoluer sur la piste de danse, une pratique courante! Mais, ce jour-là, ce fut le pas de trop! Un affront pour les jeunes de Geispitzen! Un défi!

En moins d’une il fut cerné par tout un groupe de jeunes villageois... Léon avait la réputation d'un solide bagarreur, il ne se laissa pas impressionner par ces Kampüssa de Geispitzer et n’avait sûrement pas froid aux yeux. Aussi sec jaillit de sa poche un coutelas à lame effilée et tranchante. En tapant dans le tas il se fraya un passage comme je ne sais plus quel pharaon seul contre toute une armée... Le sang avait coulé, le noble sang des enfants de Geispitzen! Ce qui fut un haut fait pour le pharaon fut jugé un cas pendable pour Léon et un scandale pour tout le canton.

Le lendemain, menottes aux poignets, il fut conduit à la prison de Sierentz, l’actuelle demeure des Marzolf, docteurs de père en fils. Ce fut sûrement la honte de l'honorable famille Rapp dont le père était un vieil instituteur digne et respecté...

Chaque jour un autre de ses frères portait la pitance à ce « mouton noir » tandis que le patriarche essayait d’arranger les choses - et y réussit!

Il est de notoriété publique que le fait de s’entre-épouser à outrance au sein de Geispitzen a entraîné dans ce village une consanguinité remarquée: les cas de suicides, les idiots, si statistiques étaient faites, devaient battre tous les records! O tempora! O mores!