La semaine j’étais seule. Je ne m’ennuyais pas car j’agissais.

La Redoute avait lancé un concours de dessin : dessine un beau jardin. C’est le prix qui m’intéressait, un vélo de course jaune avec une barre comme il se doit et un guidon de vélo de course, j’aurais relevé le guidon, roulé nonchalamment les bras le long du corps, fait de lents méandres, repris le guidon du bout des doigts pour m’arrêter. J’aurais couché le vélo, l’aurais presque laissé tomber, puis étendue à l’ombre d’un arbre j’aurais regardé vers la route ensoleillée, appuyée sur un coude. La roue avant du vélo tourne encore, rayon après rayon, tic ; tac.

Avec mon vélo je serais allée à l’étang des pêcheurs, tôt le matin, avec une canne à pêche. Je roule dans la lumière brillante du matin. J’ai pêché des poissons luisants. Près de l’étang je me suis construit une maison, un mas de Camargue avec un toit en roseaux par exemple. C’est facile à construire, et ça fait une vraie maison, pas comme cette cabane que papa nous a construite dans le jardin, avec seulement trois pans de murs et un toit en pente, qui ressemble à un cabinet ou à une cabane pour ranger les outils. Il aurait fallu ajouter trois autres murs et le second pan du toit pour que la cabane soit entière et fermée. Cette moitié qui manquait m’obsédait.

J’aurais eu une barque sur l’étang, ou sur le trop-plein du canal d’Alsace qui n’est pas trop loin de chez nous et qui ressemble à un vrai ruisseau. Dans cette eau calme envahie par les algues l’idéal aurait été une barque à fond plat. On se propulse avec une gaule, j’avais vu ça à la télé dans un reportage sur les marais de Sologne.

La Sologne était peut-être le contraire de la montagne. Il y a un infini par démultiplication et un infini par subdivision. Quand on dessine une chaîne de montagnes sur l’horizon, dans les creux de cette houle de pics on peut dessiner d’autres pics en quinconce, et ainsi de suite, indéfiniment, pour multiplier les plans et mener le regard de plus en plus loin. A l’intérieur d’un labyrinthe dont le pourtour se parcourt pourtant en quelques minutes on peut parcourir un nombre infini de kilomètres, sans jamais s’éloigner. La Sologne était un labyrinthe d’eau. Extérieurement, elle était circonscrite, mais à l’intérieur elle était immense parce qu’on n’avait pas de vision d’ensemble et qu’on ne comprenait pas où on était : on glisse toujours à couvert sur de l’eau immobile. Cet infini permettait de faire l’économie de la grandeur, c’était un infini de poche.

Notre jardin a dix ares, moins si on décompte la maison. Je n’arrive jamais à savoir si c’est plus grand ou plus petit qu’un terrain de foot. Ça me paraîtrait sûrement plus petit s’il n’y avait rien dessus, ni la maison ni les arbres. Comme un appartement dans lequel on a habité : quand le déménagement est fini et qu’on s’apprête à rendre les clefs, ça paraît drôlement petit tout à coup. Mais quand on remeuble mentalement la pièce principale, elle s’agrandit de nouveau.

J’avais subdivisé le jardin en secteurs de plus en plus précis. Au fond du jardin la petite levée de terre sur laquelle était planté le pêcher, en pente douce d’un côté, abrupte de l’autre, était la vue du val d’Arco de Dürer, une montagne couverte de végétation sèche, plantée d’arbres gris, dont les falaises se teintent de rose. Le rose c’était peut-être à cause des pêches, des pêches blanches dont le cœur est rose autour du noyau.

Tout l’art d’agrandir un jardin consiste à ne pas anticiper. Il faut regarder posément chaque chose l’une après l’autre, se défendre d’un champ de vision trop large. Quand on relit un Tintin qu’on a déjà lu des dizaines de fois, il faut aussi se garder d’embrasser toute la page du regard. Il faut observer chaque vignette l’une après l’autre, dans l’ordre, comme si on découvrait la bande dessinée, et attendre la suite avec curiosité même si on sait déjà la suite. Le summum de la prévoyance serait de garder un Tintin qu’on n’aurait jamais lu. Jusqu’à une date récente on pouvait dévorer les Astérix puisqu’il pouvait toujours en paraître de nouveaux. Maintenant que la liste est close, la seule solution pour pouvoir découvrir est d’oublier.

Dans le jardin il me restait quelques secteurs mal explorés et j’avais encore de temps en temps le plaisir de faire des découvertes. Au bord du jardin, entre la haie de troènes et les hangars des Bientz on n’était plus dans un décor concerté, mais dans le vrai monde où il y a des choses qui n’ont pas été mises là exprès. Il y avait toutes sortes de débris. J’ai trouvé quelques morceaux de ces vieilles briques compactes avec des trous ronds dedans qu’on utilisait avant les grandes briques aérées d’aujourd’hui. J’ai aussi trouvé un pot avec de l’eau de pluie croupie où remuaient des larves de moustiques.

A la cave aussi on pouvait rencontrer des objets dont on ne savait pas qu’ils étaient là, des choses qui restaient des débuts, un manche de pelle, des tuiles, un pêle-mêle qu’on distinguait mal dans la pénombre sous l’escalier qui mène au rez-de-chaussée. Sur l’établi improvisé traînait un bric-à-brac d’outils inutilisables parce qu’ils étaient cassés – un marteau qui perdait la tête, des clous tordus – ou parce que leur usage m’était inconnu. Il y avait des endroits où le sol n’était pas bétonné, comme le petit carré de terre sous le lavabo de la buanderie, qui étaient comme des terres qui ne seraient pas encore cartographiées. Aucune intention ne présidait à leur organisation.

 

Chaque après-midi je m’installais dans la cabane, dans le jardin, et j’essayais de dessiner le jardin qui me ferait gagner le vélo. Quel dessin me vaudrait à coup sûr le premier prix ? Quel dessin aurait toutes les qualités possibles ? Comment dessiner à la fois un plan d’ensemble et un détail, un jardin naissant et un jardin finissant, aux couleurs vives et aux tons passés, comment rester réaliste en faisant preuve d’imagination, engendrer la nostalgie et la joie ? Que vaut une œuvre séparée de la série dans laquelle elle est née ? Le format très réduit qui était imposé aux candidats obligeait à faire des choix.

J’ai dessiné plusieurs dessins, toujours insuffisants. Comme il fallait enfin se décider, j’ai demandé l’avis des parents. Le dessin qu’ils ont préféré était celui que j’aimais le moins, multicolore et sans effort, je ne l’avais pas vraiment fait, c’est à dire concerté. Je ne le maîtrisais pas, comment aurais-je pu maîtriser le jugement du jury ? Le dernier dessin de la série, construit, presque à la règle, où des triangles empilés formaient des sapins plantés au bord d’une mare gris pâle séparée du ciel gris pâle par une barrière, au contraire, correspondait parfaitement à ce que j’avais voulu faire et par conséquent à l’image que je préférais donner de moi. Ce dessin, papa a demandé si je l’avais peint avec l’eau de rinçage des pinceaux ?

Un après-midi où, saisissant le moment propice de l’inspiration, je m’installais dans la cabane pour dessiner, je me suis aperçue qu’il me manquait quelque chose, disons un crayon. Il fallait rentrer dans la maison et monter tout en haut dans la chambre pour le chercher. Revenue dans la cabane, je me suis aperçue qu’il me manquait encore quelque chose. Ivre de colère, je suis retournée chercher ce qui manquait. Je tapais des pieds. J’ai monté l’escalier en martelant chaque marche, de toutes mes forces, je me mordais les joues, j’aurais pu étrangler quelqu’un. Je suis redescendue comme j’étais montée, en martelant chaque marche.

C’est à la dernière marche que je me suis fait l’entorse. Ma colère est tombée à l’instant. Quand les parents sont rentrés à la maison je berçais mon pauvre pied enflé.

Je n’ai plus dessiné de jardin, j’ai envoyé mon jardin pâle et immobile et j’ai espéré qu’on m’enverrait le vélo.

J’ai laissé les parents m’emmener avec eux. On partait un peu avant le milieu de l’après-midi, à l’heure la plus ennuyeuse, celle où le flot ralenti des voitures laisse entendre le bourdonnement d’une mouche qui tâtonne la vitre de la fenêtre fermée, celle où la radio parle toute seule dans la cuisine vide, celle où le soleil commence à entrer dans la chambre où on est assis immobile sur son lit en attendant que le temps passe, celle où il est trop tard pour espérer aller à la piscine.

On ne faisait que des promenades de vieux, j’aurais eu honte de parler de ces sorties aux élèves de ma classe, j’étais encore comme un enfant avec ses parents. Le ciel était blanc et j’avais les jambes lourdes. On est allés une fois au Titi See. Rien que ce nom. Il faisait très chaud mais le soleil passait rarement entre les nuages plombés. Chaque pas épuisait. Il y avait d’énormes autocars tout confort pleins d’Allemands, des vieilles avec des cannes et des chaussures Scholl. Ces gens savaient admirer, les parents aussi, je devais manquer de simplicité. Le lac tout noir était au fond d’une cuvette. Sur les rives raides s’étageaient des chalets aux volets fermés. On avait l’impression que personne n’habitait plus dans ces maisons aux jardins envahis de lichen. C’est toujours comme ça les quartiers habités par des vieux. Les maisons construites en même temps vieillissent en même temps, les peintures se couvrent de poussière noire et s’écaillent, il y a des carrelages de couleurs et de formes démodées sur les terrasses, par exemple une association de carreaux rouges jaunes et noirs. Le jardin que plus personne n’a la force de soigner est délaissé. Les arbres ont grandi, le gazon a été dévoré par l’ombre et la mousse, les arbres ont grandi encore, leur ombre s’est clairsemée et la mousse a séché. Les maisons ont des noms qu’on ne donne plus aux maisons. Dans ces sorties quand on me proposait une glace, ou un tour en pédalo, épuisée d’angoisse, je disais oui. Les parents voulaient faire plaisir à leurs enfants et il fallait que j’aie l’air contente, mais sur ce pédalo j’étais un enfant que je ne voulais plus être, ou la sorte d’adulte que je n’aimerais jamais être, et les coups de langue sur les boules de glace me faisait demeurer dans cette enfance où la maman crache encore dans son mouchoir pour vous essuyer la figure. Si au moins Corinne avait été là pour être la jeunesse avec moi. Si au moins on s’était promené dans la nature sauvage qui n’a pas d’âge. Je n’étais pas où j’aurais dû être, je n’avais pas l’âge que j’aurais dû avoir, je n’étais pas avec les personnes avec qui j’aurais dû être. En me prêtant à ces promenades je faisais une mésalliance.

Les grandes sorties comme l’excursion au Titi See étaient rares. La plupart du temps on allait à Waltenheim. « Chez ma tata ». J’étais dans le texte libre d’une écolière: « Dimanche on était chez ma grand-mère. On a mangé du gâteau puis on est allés se promener. Ensuite on est allés chez ma tante et j’ai joué avec mes cousins. On s’est bien amusés. » Heureusement la plupart du temps à Waltenheim il y avait du travail. Quand on sait que ce qu’on fait est utile ça compense le besoin de faire quelque chose de valorisant.

***

 

Cueillir des mirabelles est moins plaisant que cueillir des pommes : il faut plusieurs poignées de mirabelles pour couvrir seulement le fond du seau, quand trois ou quatre pommes suffisent à ce résultat; on va donc moins souvent vider son seau dans les cageots, et comme le plus agréable dans une cueillette est de vider son seau… C’est surtout moins glorieux : on ne sort pas le tracteur, on y va incognito en deux chevaux, et la plupart du temps on est debout par terre au lieu d’être perché sur une échelle, surtout les femmes et les enfants.

 

Cette année-là, les mirabelliers ont donné tant de fruits qu’on ne savait plus quoi en faire. Pour les récolter, les hommes grimpaient dans les arbres et secouaient les branches. Une pluie de mirabelles s’abattait sur les bâches étalées au sol, qu’il suffisait ensuite de ramasser, par poignées. Il faisait lourd, il faisait trop chaud. Les habits collaient à la peau, les mains étaient poisseuses, les guêpes bourdonnaient, Tante Germaine, celle qui appelle tout le monde chéri, racontait avec volubilité des choses de dame mûre qui fait des voyages en autocar avec un groupe bruyant et endimanché. Le goût trop facile des mirabelles s’accorde aux conditions de leur cueillette. Les mirabelles trop mûres n’étaient que sucrées et on se lassait tout de suite de les manger.

 

 

 

Les pommes c’est autre chose. Il faut mettre le bonnet pour aller sur le tracteur parce que le fond de l’air est frais. Le soir l’ombre monte du sol et on se rend compte que le paysage immobile est semblable à celui de l’été mais n’est plus le paysage de l’été. L’air sent un peu le froid et donne envie de l’avenir. On grignote du bout des dents une pomme très dure, très froide qu’on n’arrivera pas à terminer. Elle est trop verte, mais quand on l’entame le jus gicle, sa chair sèche la bouche, mais on la flaire, on la flaire et on essaye encore.

 

En attendant de rentrer on s’assoit sur la charrette entre les piles de cageots, dans le parfum des pommes. Tout l’hiver elles embaumeront la cave. Chacun fait mentalement le compte des cageots qu’il a remplis. En sentant le froid sur le tracteur qui, après avoir si lentement tangué dans les chemins, roule si vite sur la route vers la maison que les pompons des bonnets se penchent en arrière, les enfants se réjouissent pour la rentrée, pour les affaires d’école neuves et pour la première page des cahiers où on s’applique à bien écrire. Au début des vacances j’avais vu à la piscine un garçon un peu plus jeune que moi qui plongeait étonnamment bien, du 5 mètres. Il avait un maillot rouge, comme celui de Tarzan, trop grand, qu’il devait retenir en sortant de l’eau. J’admirais ses muscles ronds et ses jambes arquées avec lesquelles j’aurais si bien ressemblé à un garçon. Mais ce qui m’étonnait le plus, c’était la longueur de ses cheveux noirs qui lui allaient jusqu’aux fesses. Et il plongeait, et il ressortait de l’eau, courait au sommet du plongeoir, les cheveux ruisselants, plongeait, sortait de nouveau de l’eau en retenant son maillot.

 

J’ai décidé de me laisser pousser les cheveux, de toute façon j’étais une fille.